Sunday Record – Radiohead – Kid A

En 2000, Radiohead plane encore dans la stratosphère atteinte avec Ok Computer, œuvre totale, parure complète où la complexité des compositions sert d’écrin à la pureté de la voix de Thom Yorke, où le travail de production de Nigel Goodrich s’apparente à de la haute-couture quand au même moment la concurrence pavane en prêt-à-porter. Face au bloc de granit The Bends, le groupe a sorti ses outils les plus fins pour en extraire minutieusement le diamant qu’il cachait. Quand la question de la suite à donner se pose, on comprend face à quel dilemme il se retrouve : où aller quand en moins de 10 ans et 3 albums, on a inscrit son nom au panthéon de la musique ?



 

Glisser cette galette au micro-ondes et servir réchauffée une nouvelle production aurait été facile a toujours raconté Yorke, mais à ce moment,le quintet d’Oxford vire de bord, remise guitares, arpèges cristallins et chansons à tiroir (« Paranoid Android ») et sort en échange synthés et cordes, ambiances éthérées et machines torturées. Le résultat est un disque aérien, presque fantomatique, comme un vol en planeur au dessus des terres désolées dessinées par Stanley Donwood et Mr Tchok (alias Thom Yorke lui-même) en artwork de cet album, considéré comme un des meilleurs de cette première décennie des années 2000.

 

Toujours enclin à l’ironie, Thom Yorke ouvre ce 4ème volet avec un laconique « Everything in its right place ». Tout est à sa place : pourtant cette première composition, qui ferme depuis la quasi-totalité des concerts du groupe comme un message d’avertissement, tranche directement avec les précédentes productions du groupe : imaginez un album entier fait de variations sur Fitter Happier, avec cette boucle de clavier halluciné, la voix de Thom distordue et malmenée, comme esclave des machines qui ont pris le contrôle en studio lors de cet enregistrement. Les paroles angoissantes annoncent la couleur : le ciel est est couvert, bas et lourd comme un couvercle, et le soleil ne pointera pas des 50 minutes de traversée pour lesquelles on vient d’embarquer.

Entre turbulences éprouvantes (The National Anthem) et accalmies, le temps de contempler l’étrange paysage qui s’offre à nous (Treefingers), l’album s’attache à nous tenir sur nos gardes, nous empêche de fermer l’œil et de nous laisser porter innocemment par la musique. On ne se sent en terrain connu que le temps du simili-single Optimistic mais c’est pour mieux nous confronter ensuite aux contre-temps d’In Limbo et à au sommet cybernétique Idioteque, piste qui justifie à elle seule l’existence de cet album. Beats stridents et aléatoires, chant entre mantra mystique et complainte déchirante, clavier comme une ombre qui plane, se retire puis s’abat sur le morceau : ces 5 minutes sont de ces instants qui vous rappellent ce qui sépare l’Homme de l’animal, et vous demandent ce qui sépare ces Hommes là de nous.

Puis l’éclaircie tant espérée arrive avec Motion Picture Soundtrack, comme une fin alternative de Blade Runner, celle où derrière le ciel gris et pluvieux qui a pesé sur tout le film apparaît un rayon de soleil. « I think you’re crazy, maybe. » chante Yorke sur ce titre de cloture qui s’achève sur de longues minutes de silence. Un aveu à la fois rassurant et pourtant empreint de tristesse : ne vaudrait-il pas mieux être fou qu’unique sain au milieu des fous ?

Le groupe errera encore quelques mois dans l’asile dans lequel il s’est volontairement enfermé après le trauma Ok Computer, jusqu’à renier son passé en se déclarant Amnesiac 6 mois plus tard avec le deuxième volet de l’histoire de sa mutation. Cette maturation forcée, en se privant de la facilité de réitérer les succès précédents, portera ses fruits en donnant naissance deux ans plus tard en 2003 à Hail to the Thief, qui représente la digestion de toutes les expériences passées du groupe et son album le plus abouti à ce jour.

Publicités

3 réponses à “Sunday Record – Radiohead – Kid A

  1. ‘Tain, y’a même pas un bouton like, je suis perdu moi…

  2. Encore mieux qu’un bouton like: ya des étoiles, t’as le droit de cliquer dessus aussi 😉

  3. Waoo, t’es un dieu JP. Cet album que j’ai écouté 1000 fois, j’ai l’impression de le redécouvrir en lisant ton article… À 100% d’accord avec tout ce qui est dit, un album d’anthologie.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s